Il ne commence pas par un départ solennel, mais par un sacré et courageux retournement. Tu te tiens sur la Praza do Obradoiro, la Cathédrale de Santiago dans ton dos – ce monument de pierre que tu as tant attendu pendant des semaines ou des mois. En réalité, maintenant, après ce point culminant fulgurant, ce serait fini. Tu réserves ton billet d’avion, de train ou de bus, et tu retournes à la vie quotidienne. Bien sûr, aussi pour payer tes factures et regarder ton patron dans les yeux. Mais tu fais quelque chose de différent et tu te retournes. Tu choisis le chemin vers l’ouest. C’est là où les vieilles cartes s’arrêtent et où commence l’océan indompté, avec ses monstres marins qui y habitent.
Le Chemin Fisterra-Muxía n’est pas une douce sortie. C’est un adieu à l’illusion qu’il existe dans la vie quelque chose comme une fin propre et achevée. Les premiers kilomètres te mènent à travers de denses forêts d’eucalyptus qui sentent le bonbon contre la toux et la nature sauvage, tandis que l’odeur piquante se mêle à l’haleine humide du Río Tambre. Et “haleine humide”, soit dit en passant, est la manière poétique de dire qu’ici, le matin, tout est simplement trempé. Puis tu te tiens devant le pont de Ponte Maceira, un chef-d’œuvre médiéval de granit, dont les pierres ont été polies par des millions de pieds au fil des siècles – beau à regarder, mais gare s’il pleut, alors le sol chargé d’histoire devient une piste de patinage. La rivière est ici si bruyante qu’elle emporte tes constantes ruminations sur hier et demain, et tandis que tu traverses Negreira, Olveiroa et les solitudes de la Terra de Soneira, tu sens qu’il n’y a pas d’objectif fixe devant toi, seulement cette direction : vers l’horizon, qui semble fuir inexorablement dans le gris-bleu galicien.
Et puis Muxía apparaît. La Virxe da Barca, le bateau de pierre de la Mère de Dieu, qui semble émerger des vagues. La légende raconte que l’Apôtre Jacques trouva du réconfort ici dans le bateau de pierre – une belle histoire qui ressemble à un murmure d’un autre temps. Aujourd’hui, tu te tiens sur les Pedras da Barca, ces énormes rochers sur lesquels les vagues se brisent avec une telle violence que le bas vibre dans ton ventre. C’est magique, oui. Mais c’est aussi l’endroit où le vent arrache la capuche de ta tête et te crie au visage : “Couvre-toi bien, Carallo, ici ce n’est pas un zoo de caresses !” Celui qui est ici comprend que le chemin n’est pas encore terminé. Muxía est une étape spirituelle intermédiaire qui te tire plus loin – en passant par Lires, à travers des forêts de pins, lentement mais inexorablement vers le sud, toujours le long de la côte, tandis que l’Atlantique gronde et écume à ta gauche et que le rythme des vagues donne le tempo à tes pas douloureux. À Lires, tu peux reprendre ton souffle un instant, t’asseoir au bord de la rivière et mettre tes pieds fumants dans l’eau froide – mais ne te mets pas trop à l’aise, le chemin n’attend pas tes sentimentalités, et la prochaine averse s’annonce généralement déjà à l’horizon.
Le chemin de Muxía à Fisterra n’est pas une promenade pour les réseaux sociaux. C’est une confrontation honnête et rude avec ta propre épuisement et la sauvagerie indomptée de la Costa da Morte. Le paysage devient plus sauvage, les villages plus solitaires, le vent plus impitoyable. L’Atlantique gronde à ta gauche, et le rythme des vagues donne le tempo de tes pas – pas un métronome régulier, mais un grondement irrégulier et puissant qui te rappelle que tu n’es ici qu’un invité au bord d’une force primordiale qui ne se soucie pas de tes projets. Les bruits des vagues, les cris des mouettes, le bruissement des forêts de pins – tout cela se fond dans une bande-son qui t’accompagne tandis que tu t’approches pas à pas du cap. Et puis, enfin, Fisterra. La dernière colline, la descente vers le port, et enfin le phare, qui s’avance dans l’océan comme un doigt osseux. La pierre kilométrique 0,0 au cap n’est pas un trophée, pas un arc de triomphe, pas une récompense. C’est le point zéro de ta propre histoire. Les chaussures sont usées, les ampoules guéries – ou du moins insensibles. Les grandes questions existentielles que tu as transportées dans ton sac à dos depuis Saint-Jean-Pied-de-Port, ou bien elles ont trouvé une réponse, ou bien elles te sont devenues complètement indifférentes. Et c’est la meilleure réponse de toutes.
Depuis 1853, le Faro projette sa lumière sur l’océan pour avertir les navires des falaises. Pour toi, c’est un phare de la connaissance : tu as atteint le bord du monde, et le monde est toujours debout. Il est simplement devenu un peu plus large. Muxía était la voix qui t’accompagnait, l’apparition qui t’a donné de la force. Fisterra est la fin physique, impitoyable – mais nous savons tous que toute fin n’est que l’excuse d’un nouveau commencement. Le Chemin Fisterra-Muxía ne te donne pas de réponses toutes faites du guide touristique. Il ne te pose qu’une seule question décisive : Es-tu prêt à être ta propre réponse ? Et maintenant, direction la prochaine taverne, une assiette honnête de Poulpe et un verre de Mencía t’attendent.